vendredi 21 novembre 2008

Interview de Joël Jégouzo pour www.noircommepolar.com 21/10/2008


NCP : Comment en vient-on, ancien contrôleur général des armées au Ministère de la Défense, à muer dans la peau d'un romancier ? Lisiez-vous déjà beaucoup de romans d'espionnage, le genre vous attirait ? Et si c’est le cas alors, de l'autre côté de la barrière si je puis dire, qu'en pensiez-vous ? Enfin, vous a-t-il semblé que vous pouviez lui apporter une contribution éclairante ?

Daniel Hervouët : Mon statut d'officier encore en activité m'interdit de prendre position, sans autorisation préalable, sur des questions internationales ou relatives à des puissances étrangères. Il m'est donc théoriquement difficile d'écrire des essais sur des questions géopolitiques. Je n'ai d'ailleurs jamais été tenté de le faire car rien n'est plus difficile que de dégager une vision claire d'une problématique complexe. En revanche, j'ai acquis la conviction que la clef se trouve chez les gens qui vivent les évènements, dans leurs motivations, leurs cheminements, leurs sentiments, leurs blessures. La

fiction pour cela est la méthode rêvée. Tous les personnages ont la parole. Pas de censure ni de politiquement correct. Ils s'entrechoquent, se combinent, se contredisent. Tous ont une place. Ils sont l'humanité au centre des évènements. On se rapproche alors du monde réel. C'est Grisham qui m'a convaincu indirectement d'écrire des thrillers. J'ai toujours eu une profonde pulsion d'écriture, mais je ne savais pas exactement dans quel contexte la laisser s'exprimer. Un jour, j'ai lu un article dans lequel il racontait son parcours, en concluant qu'il fallait écrire sur ce que l'on connaît. J'avais lu certains de ses livres. Il rendait les questions juridiques passionnantes, un prodige ! J'ai trouvé cet

exemple stimulant. Mon passé d'officier dans les forces spéciales et le renseignement me fournissait le background pour rédiger des thrillers réalistes. Rien ne m'énervait plus que ces films ou ces récits où les héros ne se fatiguent jamais, où la technique est omnipotente. Enfin, mon côté prof (je suis professeur associé à l'université Paris II - Panthéon-Assas) m'a encouragé à faire de la « pédagogie opérationnelle ». C'est-à-dire expliquer en racontant des histoires. D'ordinaire on ne comprend rien des comptes rendus pointillistes faits par les média sur les grands événements. Il y manque l'antériorité historique, la connaissance des cultures, de la géographie, la perception de la respiration des acteurs. Autant de choses rébarbatives à exposer. En revanche, nous savons tous qu'il suffit d'aller en Géorgie, de regarder, d'écouter, de sentir pour comprendre la crise du Caucase, à Derry pour flairer la tension entre communautés, en Albanie pour découvrir la face cachée des nouveaux maîtres. Mais cette simple expérience est le plus souvent matériellement irréalisable. Mon ambition est donc de mettre certains de ces bouillons de culture à la portée des lecteurs. En clair je m'efforce de faire de la vulgarisation qui touche l'affect plus que la raison. Pour cela le rôle des personnages est central.

NCP : A l'évidence, votre passé vous a servi. Mais jusqu'à quel point le peut-il ? A vous lire, on se surprend à désirer de plus amples informations sur les services en question, que vous semblez bien connaître. Car vous explicitez des méthodes d'action, je songe ici à la manière dont est gérée, "psychologiquement", la crise des otages. En bref, êtes-vous sensible disons, à ce déplacement documentaire du roman d'espionnage, s'éloignant des James Bond et de tout un courant de mythologisation du roman d'espionnage, pour flirter avec le genre fiction-docu anglais si bien réussi au cinéma ?

Daniel Hervouët : Il s'agit, en effet, d'une évolution qui a été un des moteurs de mon engagement dans ce genre littéraire. Le thriller trouve sa force dans les échos qu'il suscite en nous, dans l'éclairage qu'il nous fournit sur le monde tel qu'il est. Mais au delà de cela, de manière très pragmatique, il fournit également l'opportunité d'élaborer des scénarii prospectifs. Une manière d'attirer l'attention sur un risque émergeant. C'est ce que j'ai voulu faire avec Jeux de Chine. J'ai commencé de rédiger mon manuscrit

deux ans avant les jeux. Mon passé d'officier de renseignement m'a probablement aidé à construire ce scénario en partant de ce qui était connu à l'époque. Un article m'a reproché de ne pas avoir parlé de la crise du Tibet, ni du tremblement de terre du Sichuan ! Un peu comme on a pu reprocher à la CIA de ne pas avoir détecté précocement l'attaque contre le WTC. Amusant, non ? C'est également illustratif d'une

certaine attente. Les travaux institutionnels sont souvent académiques et peu imaginatifs. La science a besoin de l'imagination, mais s'en méfie. Le thriller offre l'opportunité de décrire ce qu'on hésite à exprimer dans les travaux des organismes officiels. Pourtant, écrire un thriller ce n'est que la mise en œuvre des principes vantés par Sun Tzu pour qui la victoire est acquise à ceux qui savent se placer dans

le cerveau de leurs ennemis. La fiction permet d'échapper au prisme classique et de voir les choses autrement. Souvent les auteurs de thriller ont un passé ou une connivence qui les lie aux services qui traitent de la criminalité, de l'action secrète, du terrorisme. Ils savent que la fiction aide à comprendre le complexe et parfois aide à concevoir des modes d'actions adaptés aux circonstances. Par définition, la fiction peut se permettre les plus grandes audaces. Ce regard extérieur aide donc à traiter le réel.

Récemment je suis intervenu à l'école supérieure de commerce d'Amiens dans un colloque sur le thème « Littérature et espionnage, fiction et réalité ». Il y a été très peu question de littérature et beaucoup de renseignement. J'en étais ravi d'une certaine manière, car c'est un métier mal aimé en France, contrairement aux pays anglo-saxons où on lui reconnaît pleinement ses mérites. Cela m'a aussi un peu inquiété parce que j'avais le sentiment que l'auditoire passait très vite et sans transition de la fiction au réel. Au risque de promouvoir un mauvais feuilleton au rang de politique étrangère. Le meilleur exemple réside actuellement dans la confusion faite entre films de guerre et reportages sur l'Irak et l'Afghanistan. Beaucoup d'observateurs ont le sentiment de pouvoir juger à l'aune de leur expérience cathodique. La confusion dans le débat public s'en trouve accrue. On n'y peut pas grand chose. Aucun contrôle ne peut être exercé sur ce qui s'imprime dans les rétines. D'où cette exigence que je m'efforce de m'imposer : toujours coller le plus possible à la réalité, éviter les développements démagogiques et mettre en évidence la complexité du réel.

NCP : Au fond, à lire votre roman, on croit pouvoir en tirer la conclusion que la Chine serait victime d’une crise d’identité, au moment où tout s’accélère pour elle. D’où l'une de ses tentations majeures : se replier sur son identité " Han ". Pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet ? Et encore une fois, nous dire comment le roman devient fenêtre sur le monde, discours sur le monde contemporain, et ce que ça change, autant pour le genre que pour la réalité qu'il construit ?

Daniel Hervouët : La chine fait partie, aujourd'hui, des phobies collectives : exploitation des travailleurs, absence de liberté, droits de l'Homme bafoués, enrichissement très inégal, corruption, pollution, irrespect des règles de la communauté internationale...La tentation est grande d'en faire un bouc émissaire. On n'y résiste pas toujours. Il est vrai qu'il y a beaucoup à dire. Ce que j'avais en tête en rédigeant ce roman, c'était de souligner d'une part l'énormité de la tâche qui attend les dirigeants chinois pour moderniser leur pays et d'autre part les mouvements telluriques qui risquent de se produire en période de déglaciation d'un quasi continent regroupant 1,2 milliards d'habitants, soit deux fois l'Europe des 27. J'espère avoir montré par touches ponctuelles la diversité des visages de la Chine, mais aussi les risques qu'il y aurait à la traiter à la légère. Le jeu d'apprenti sorcier auquel je me suis livré n'avait pas comme

but de prédire l'avenir, mais de montrer comment les circonstances pouvaient conduire à un dérapage dont l'issue serait dramatique non seulement pour ce pays, mais aussi pour le reste du monde. Mes voyages en Chine autant que mes lectures et mes contacts ont renforcé cette conviction. Certains des personnages de Jeux de Chine, sont inspirés de personnages réels. Rémy Weng et sa maison (tout à fait authentique) proche de la cité interdite, chinois et français, il incarne le désir et la capacité d'ouverture qu'il ne faut surtout pas éconduire. Mais il reste les privilégiés du régime, Fang Lu-Shi, le ministre de la sécurité d'État, qui joue sur plusieurs tableaux, les nouveaux riches, les Mingongs...On

rejoint ici la dimension humaine, centrale dans mes travaux. Mais lorsqu'on a à faire à plus d'un milliard d'être humain, l'équation se complique.

NCP : Il y a dans votre roman comme une respiration "humaine", celle qu'introduit le couple Adrien – Anita, couple d’infortune. Un contrepoint éthique, en même temps qu’une histoire impossible. Pouvez-vous en préciser les termes et l'intention ?

Daniel Hervouët : Adrien, comme Anita, a exploré le versant le plus noire de l'humanité. Adrien, en quinze années passées au service action de la DGSE, en a vu de toutes les couleurs. Anita a été prise en otage en Irak, à l'image de Florence Aubenas, et a côtoyé la froideur humide de la mort. Le sentiment qui naît entre eux est un antidote à l'horreur, un moyen de survie en même temps qu'un langage complice né de leur expérience partagée. Mon idée était de souligner le fait que les personnes qui vivent des

situations d'exception sont avides d'aimer. C'est un exorcisme, un besoin primal, mais aussi la fragilité consentie dans l'extrême pour préserver son humanité.

NCP : Et puis il y a ce personnage incroyable, Anne-Marie, passionnée, lucide, tellurique,

décomplexée. Quelle prototype !

Daniel Hervouët : J'avoue qu'Anne-Marie m'a explosé dans les mains. A l'origine, elle était plutôt antipathique. Là encore, je suis parti d'un personnage réel. Et puis, je l'ai laissée vivre, s'exprimer à sa guise dans les dialogues. Elle m'a scié à certains moments, mais je me suis interdit de gommer ce qu'elle avait voulu me dire. Peut-être était-ce un phantasme. En tous cas, on aimerait la croiser. Cela m'intéresserait de savoir ce que les lectrices en pensent. J'accorde beaucoup d'importance aux personnages féminins de mes livres. Ils m'émeuvent souvent, me bluffent aussi. On y trouve également quelques spécimens affligeants. Je m'efforce de ne rien idéaliser. Pour ça, le réel n'est pas avare de profils mesquins, veules, jaloux, égoïstes. Le match nul entre hommes et femmes, sur ce terrain, est régulier, même si, selon les circonstances le score varie en cours de match.

Joël Jégouzo pour www.noircommepolar.com 21/10/2008

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